Publié le 20 décembre 2017

Une histoire de Noël contre la charité

Texte de Aurélie Lanctôt, chroniqueuse au Journal Le Devoir.

 

Marco Veilleux a rencontré Marie-Paule parce qu’elle occupait le logement en face du sien dans l’immeuble. Ils se croisaient à la buanderie ou dans le corridor. Marie-Paule était sympathique, mais lorsqu’elle commençait à parler, ça n’arrêtait plus. À l’évidence, elle n’avait pas l’occasion de le faire souvent. À presque 90 ans, lorsqu’on n’a ni enfant ni conjoint, la visite est rare.

 

Un jour, Marie-Paule est tombée dans son appartement. Il s’est écoulé deux jours avant qu’on la trouve, le bassin et le bras fracturés. Après l’hospitalisation, et malgré l’aide à domicile, son état cognitif s’est détérioré. Confuse et anxieuse, elle s’est mise à cogner aux portes de l’immeuble, plusieurs fois par jour. « J’entendais les voisins lui fermer la porte au nez, se souvient Marco. Il fallait que quelqu’un se porte responsable. J’ai décidé que ce serait moi. » Pourquoi ? « Parce qu’on ne laisse pas une femme âgée seule sur le pas de sa porte. Simplement. »

 

C’est ainsi qu’il a appris à connaître Marie-Paule. Elle a vécu toute sa vie de petits métiers. De couture surtout. Sauf qu’elle économisait son argent pour voyager, peignait, publiait de la poésie, jouait au théâtre. Née en 1926 dans un milieu populaire, rien ne la destinait à une telle liberté. Elle ne s’est jamais mariée. Au crépuscule de la vie, l’isolement apparaît tristement comme le prix à payer pour avoir dérogé aux normes imposées aux femmes de sa génération.

 

En 2015, on a trouvé une place pour Marie-Paule dans une Ressource intermédiaire (RI) d’hébergement du quartier. En une semaine, il a fallu emballer dix-sept ans de vie. Marco s’est occupé de tout. « Voilà enfin une belle histoire à raconter à mes collègues ! » s’est exclamée la travailleuse sociale assignée à Marie-Paule par le CLSC. Une belle histoire, certes, mais par les temps qui courent, les RI, ce n’est pas l’idéal. On y trouve bien sûr des employés dévoués — femmes à 89 %, souvent immigrantes —, mais tout manque. On compte sur la dévotion de travailleuses qui lavent, nourrissent et soignent alors qu’elles-mêmes peinent à joindre les deux bouts.

 

Marco, qui les côtoie presque tous les jours, voit bien qu’elles sont à bout. Comme le reste des intervenants du réseau. « Notre société renonce à prendre soin des personnes âgées, remarque-t-il, laissant plutôt des travailleurs précaires le faire. Ils se sentent méprisés, à raison je crois. » Si bien que plusieurs se désengagent ou s’épuisent. Le roulement de personnel s’accroît et on peine à créer une alliance solide entre tous ceux qui s’impliquent auprès des personnes en perte d’autonomie. Quant aux proches qui s’engagent, à domicile ou en résidence, ils sont laissés à eux-mêmes.

 

Lorsqu’il visite Marie-Paule, Marco range ses vêtements, coupe ses ongles, la coiffe… Elle lui dit souvent : « T’es plus qu’une femme, t’es une vraie mère ! » Tout est là. Dans l’aveu spontané que la reproduction matérielle de la vie humaine est encore associée au féminin, à la figure maternelle. Le travail invisible et illimité des proches et des préposés est toujours vu comme une « affaire de femmes ». Quant aux viriles réformes du ministre de la Santé, elles nous proposent en somme d’institutionnaliser le cheap labour et l’abnégation féminine. Ce labeur méprisé n’est pourtant pas un travail parmi d’autres. C’est celui qui rend tous les autres possibles. La prise en charge de la vulnérabilité par certains individus est la condition de l’autonomie des autres.

 

On valorise pourtant tout le contraire. Toujours il faut agir avec célérité et efficience, quitte à fragiliser les liens créés entre professionnels, proches et patients. Soigner à échelle humaine requiert une constance, une patience et une lenteur devenues impossibles.

 

Plus largement, on a perdu de vue le sens profond des institutions qui solidifient les liens sociaux. L’idéologie qui domine le discours public a inversé le sens du monde : l’autonomie est désormais fonction du sacrifice de l’autre, le plus vulnérable, celui qui nous ralentit. L’exaltation caritative du temps des Fêtes n’est que l’autre face de la gestion antisociale de l’économie du soin. Elle révèle notre préférence décomplexée pour la philanthropie plutôt que l’engagement ; pour la charité plutôt que la solidarité.

 

Ce détournement s’opère à longueur d’année, mais il n’est jamais plus visible qu’en cette période. S’il fallait donc se souhaiter quelque chose pour Noël, c’est peut-être cela : renouer avec le sens de l’engagement, envers autrui comme envers la société. Un engagement qui se cultive par la proximité réelle avec l’exclusion et la vulnérabilité. Il existe des valeurs humaines fondamentales qui transcendent les considérations d’efficience qu’on fétichise. Le reconnaître, ce serait déjà quelque chose.

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